..Le monde est gris. Notre société est monotone, mise sous le carcan de notre système capitaliste et gouvernée par une poignée de pays. Et encore, quand je dis une poignée, le mot est bien grand par rapport à la réalité. Disons plutôt une cuillère à café, une pincée. Quand je marche dans la rue, tout à la même couleur. Tout le monde porte du noir sur soi en doses plus ou moins importantes. Les filles diront « Le noir, ça amincit ! » et les garçons diront « C'est ce qu'il y a de plus classe et de moins salissant. ». Le noir. Le gris. Le blanc. Tout un dégradé sinistre qui décrit bien l'humanité. Tout est réglé comme du papier à musique. C'est un rythme incessant, une chanson bien plate que l'on aurait mise en boucle. Tout doit être uniforme. Les marginaux, dehors. Nous les excluons car eux seuls ont l'audace de prouver leur différence par un moyen quelconque. Cela peut aller du chant au dessin en passant par le style vestimentaire ou sa façon de penser. On ne cesse de nous dire « Nous sommes tous différents ». Mensonges. Usurpations. On nous ment dès notre plus jeune âge. Dès notre enfance, on souhaite nous inculquer en erreur. Nous sommes tous semblables. Éduqués dans ce système élitiste où être le meilleur dans un domaine ou dans un autre est synonyme de fierté, de supériorité. Tu oses vouloir montrer ton originalité ? On te met sans préavis en bas de l'échelle. Dans cette grande entreprise, on te mettra au rang de balayeur. Tu n'es même pas apte à faire des cafés que tu donneras aux employés. Ils ne veulent pas se mêler à toi. Et tu préféreras qu'on dise « technicien de surface » ; ça te redonne un peu de ta fierté. Mais au fond, tu sais éperdument que tu restes un balayeur, bon à ramasser les déchets qu'ils laissent sur le sol. Et là, tu te dis :
« Putain, j'aurais dû fermer ma gueule. »
..Vous ne comprenez pas ce raisonnement ? Pauvre de vous. Vous êtes de ceux qui sont les plus à plaindre ; les soldats de la société auxquels ce lavage de cerveau anglophone à le mieux fonctionné.
* * *
..' Konnichiwa. Watashi wa Hannah desu. Dōzo yoroshiku'. Si je voulais réellement affirmer ma différence, je me présenterais à vous sous cette forme, poliment. C'est d'ailleurs pour cela que je le fais. Je n'ai pas envie de traduire ces quelques mots. Vous chercherez par vous-même. Il y a d'ailleurs 94% de chances pour que vous n'ayez pas la curiosité de le faire. Je ne suis qu'une adolescente de quinze ans. Qui a déjà énormément observé le comportement humain. Qui a déjà une opinion toute faite sur notre espèce, qui est soi disant « supérieure à toutes les autres ». Et qui sais également quel est son but dans la vie.
..Un jour, je suis allée me balader dans une ville que j'apprécie. Paris, je l'aime car dans certains endroits on peut trouver des personnes qui affirment leur marginalité. Et ce généralement par leur façon de s'habiller. C'est la manière la plus simple mais aussi la plus évidente. En voyant quelqu'un qui porte des accessoires inédits ou bien une coupe de pantalon dont vous ne soupçonnez même pas l'existence, immédiatement on sait que c'est une personne à part. Vous aurez donc compris que je le fais moi aussi. Dans les longues rues parisiennes, il y a les personnes qui nous regardent longuement, les gens qui osent laisser échapper un sourire et ceux qui ignorent notre existence. Tous ces exemples, bien que leurs comportement soient diamétralement opposés, je les range tous dans le même sac, celui des « Gens Gris ». Même si, par le plus grand des malheurs, une ou plusieurs de nos connaissances semblent se trouver à l'intérieur, au fond on ne peut que les détester. Nous ne sommes pas si différents de vous, vous savez. Les « Gens Gris » détestent les marginaux : les marginaux haïssent la normalité, donc ce même sac en fait parti. Nous nous détestons mutuellement. Là est notre seul point commun.
..Donc, je marchai machinalement dans cette ville, éclairée par d'immenses réverbères alors que la nuit venait de tomber. En hiver, la nuit tombe très tôt. Il n'y avait donc chez moi aucune bizarrerie sur le fait d'être en ces lieux. Ma mère n'allait pas s'en inquiéter tout de suite. Point de départ, la gare Saint Lazare. Oui, j'ai le pire habitat qui soit. La banlieue parisienne. Le monde entier sait à quel point je déteste marcher dans ses rues. J'ai l'impression d'être l'un des seuls mouton blanc dans cet immense troupeau de moutons noirs. Oui, je suis un mouton blanc incandescent, pas noir. Le noir est réservé aux GG qui eux obtiennent cette couleur à cause de leur parenté proche du goudron. La banlieue, c'est mieux que la campagne. Certes. Mais Paris, c'est mieux que la banlieue. C'est le meilleur spot en France. Pourquoi ? Puisque c'est la capitale, tout a été centralisé là-bas. Donc si je cherche un roman de Murakami, les statistiques sont les suivantes : 10% de chances en campagne, 50% en banlieue, 100% à Paris grâce aux librairies spécialisées. Avec ce simple exemple, mon affirmation est vérifiée. Si vous voulez savoir qui est Ryû Murakami, utilisez votre ami Google. Je disais donc que j'étais à Bastille. Ah, j'en étais qu'à Saint Lazare ? Le voyage entre les deux n'étant pas intéressant, j'ai décidé de l'éluder.
..Bastille by night. Ses punks à moitié ivres qui crient de ramasser les bouteilles cassées à cause des chiens. Ses gens vêtus d'une manière élégante pour aller à la première d'une reprise d'une pièce de théâtre (Roméo et Juliette des temps modernes : en bas d'une cité, amour interdit entre deux hommes faisant parti de deux gangs ennemis). Ses gens qui vont dans les bars pour festoyer entre amis (ou pas). Sa colonne de la Bastille illuminée par les phares des voitures filant à toute allure. Son air pollué qui avait une odeur de pots d'échappements, d'alcool et de tabac. Sex, drugs and Rock'n'roll comme on dit.
..Pour une raison inconnue et sans m'en rendre compte immédiatement, je vagabondais sur les quais de la Seine. Avec ses plates-bandes et ses pontons de bois humides, ses notes de guitare qui s'élevaient haut dans les cieux. Comme si j'avais du vague à l'âme, je passais machinalement mon pied gauche devant mon pied droit pour avancer. Et vice versa. Mes yeux étaient brillants, légèrement humides quand le vent venait fouetter mon visage, emplis des lumières aveuglantes des lampadaires. Je restai un instant plantée sur le goudron, mon visage faisant à intervalles irréguliers le tour du paysage qui m'accueillait. Droite. Gauche. Droite. Droite. Haut. Diagonale. Haut. Bas. Pause. Dès lors, une fille percée sur quasiment tout le visage, avec un style vestimentaire plutôt cyber (vinyl, dreads, fluo) m'aborda. Sourire en coin aux lèvres mais regard très fatigué que l'on pouvait déceler malgré son maquillage, cette personne se contenta de me dire en tendant sa main.
..– Le tout fait 30¤.
..Dans sa main gisaient des pilules. Ou des comprimés. N'importe quelle personne normale, venant de ce fameux sac serait partie en courant, en lâchant un « non merci » pour les plus polis. Mais une chose était sure : c'était coloré et ça me plaisait. Sans même savoir ce que c'était, je lui achetai le tout. Elle me remercia, me souhaita une bonne soirée et s'éloigna maladroitement du haut de ses plateformes en plastique noir. Les médicaments étaient maintenant dans la paume de ma main. Je ne savais pas quoi en faire. Je ne savais même pas pourquoi je les avais achetées, ces gélules. En tournant la tête, je pus voir un endroit avec un grand arbre aux feuilles pendantes et un buisson taillé à côté, qui n'attendait plus que moi. Je m'asseyais (ou plutôt m'affalais) sur cette pelouse poisseuse, légèrement humide. Une fois mon sac posé sur le côté, j'avalai mes achats. La réaction fut très rapide. Un peu plus d'une minute plus tard, je sentais mon ½sophage brûler à cause de la bile. Mon estomac, retourné et mon cerveau était sur un bûcher. Jamais je n'avais eu un mal de tête pareil, aussi atroce. Ma bouche s'ouvrit pour laisser échapper un liquide jaunâtre à bulles, sans doute le jus d'orange que j'avais bu à la gare. A force de vomir ce liquide qui semblait être radioactif, je me sentais essoufflée. Et pour couronner le tout, ma boîte crânienne était soudainement lourde. Si bien que je tombai en arrière. Mes paupières se baissèrent pour fermer hermétiquement mes yeux.
Je planais...
* * *
..J'avais l'impression d'avoir dormi pendant des jours. En effet, mes yeux étaient embués par des larmes et quand je les ouvris subitement, je ne pus voir que quelque chose de flou pendant plusieurs secondes. Après m'être frotté les yeux, j'eus comme l'impression que je sortais d'un rêve. D'un cauchemar plutôt, vu les soubresauts que faisait mon pauvre c½ur. Je me mis immédiatement sur mes deux jambes, avec une telle dextérité que j'en étais plus qu'étonnée. Comme si l'on m'avait prodigué des soins qui me donnaient une santé de fer et une souplesse sans précédent. Mais les surprises ne s'arrêtèrent pas là : je me rendis compte que je n'étais pas à Paris, ni même chez moi ou dans un lieu de ma connaissance. C'était la première fois que je voyais un lieu aussi étrange mais qui pourtant m'envoutait.
..Debout, mon regard était porté droit devant, où s'étalait un paysage des plus étranges. Une usine industrielle assez délabrée laissait échapper par ses cheminées longues et larges des fumées de couleurs plutôt insolites. Toutes agressives aux yeux des personnes normales, mais qui moi m'apaisaient. Du vert pomme, du rose fluo ainsi que du bleu azur en passant par du jaune canari, elles faisaient d'énormes bulles semblables à celles de savon de notre enfance pour s'évaporer rapidement. Les murs de cette usine eux contrastaient parfaitement grâce à la couleur noire d'encre et le gris goudron qui l'habillait. Quelque chose de très sale en soi, comme des déjections superposées. Devant moi, une sorte de colline qui cachait légèrement ma vue, un monticule qui arborait les mêmes couleurs que ces fumées. Mais quelque chose me perturba. En temps « normal », je suis assez petite (bon, pas trop non plus mais quand même) et le fait de pouvoir observer aussi distinctement cet établissement me troublait. Immédiatement, je baissai mes yeux. Et là, je fus stupéfaite. Non seulement le gazon était d'une couleur verte très franche, mais à mes pieds étaient chaussés des patins à roulettes étonnants. Jamais je n'avais vu un modèle aussi ressemblant de celui que je voulais. Couvrant entièrement mes chevilles, on pouvait observer que contrairement aux patins habituels, ils ne possédaient pas de freins sur le devant. La structure principale possédait une jolie couleur argentée glacée. Quant aux lacets, ils étaient décorés avec de minuscules arc-en-ciel. Pour couronner le tout, le côté droit des patins avait un dégradé très simple de couleurs pop, qui rappelaient un arc en ciel stylisé, mais plus mignon. De minuscules ailes d'ange étaient accrochées dessus, naturellement blanches. Bouche bée, je continuais l'exploration. Chose encore plus étonnante, j'étais habillée d'une manière très différente qu'avant mon évanouissement. Jupe. Superpositions de bas et de collants. Un nombre incalculable de colliers, de bracelets et de barrettes (à en croire mon toucher). Une véritable decora. Encore une fois, si vous ne savez pas ce que c'est, cherchez des images dans des magazines japonisants. Alors que j'étais en pleine exploration de mon corps, quelqu'un me tapota l'épaule. Un garçon. Brun aux mèches vertes et bleues. Ses lunettes d'aviateur cachaient ses yeux, qui du mieux que je pouvais voir avaient une magnifique couleur violette, qui semblait s'affirmer avec l'obscurité. Ses lentilles devaient sans doute être fluorescentes. Lui n'avait pas exactement le même style. En réalité, c'était même tout l'inverse. Lui ne jurait que par le cuir, le vinyl et autres matières synthétiques. Mais à la place des éternelles plateformes étaient montées et roulettes sur ses bottes assez imposantes, remplies de sangles argentées. Dans le même style que cette vendeuse que j'avais vue plus tôt. Enfin, plus tôt dans mes souvenirs...
..– Evy, à trop reculer tu vas tomber dans le vide.
..Il avait raison de me prévenir. Inconsciemment, je ne cessais de reculer pour finir par retrouver mes talons totalement au bord de la falaise. Cette falaise assez absurde, car entièrement faite de métal et de mousse. Le tout entièrement recouvert d'une bonne couche de terre sur laquelle l'on avait fait pousser de la pelouse. Une rafale de vent s'abattit sur moi, me laissant l'occasion d'apercevoir des mèches de mes cheveux. Du marron... et du rose ? J'avais des mèches roses dans mes cheveux ?! Et qui plus est, j'avais aussi pour une raison inexplicable une frange sur mon front !
..– Attend, comment tu m'as appelée à l'instant ?
..– Par ton prénom.
..– Je m'appelle Hannah, pas Evy.
..Il se mit à avoir un fou rire, l'un de ces rires francs qu'il vous ait rarement donné l'occasion d'en ouïr un dans votre existence. Il se tenait carrément le ventre tellement il était hilare. Alors que moi, au plus profond de mon être j'étais complètement paniquée. « C'est quoi cet endroit ?! Qu'est-ce que je fous là ? Et pourquoi je m'appelle Evy, c'est un pseudo ? » Étaient les questions que j'avais envie de lui poser. Mais, à quoi bon ? Je sais que je n'obtiendrais que des réponses aussi incompréhensibles que ce lieu. Alors je me tus. Le jeune enleva ses lunettes, essuya la larme qu'il avait à l'½il et les remit instantanément. Je touchai mes cheveux comme pour deviner comment ils étaient. Je savais déjà qu'ils étaient méchés de rose. Ils étaient aussi plus longs qu'habituellement, toujours aussi bouclés... mais ma frange était lissée. Il semblait qu'ils étaient attachés par des rubans de soie rose et vert, contrastant merveilleusement bien l'un et l'autre. Malheureusement pour moi, il n'y avait aucun miroir à proximité et mes poches étaient désespérément vides. Mais me connaissant, jamais je ne sortirais avec un tel objet en munition.
..Soudainement, dans mes bras atterrit un sac blanc avec une fleur sur le coin, comme pour m'indiquer ce qu'il y avait à l'intérieur. Je l'ouvris furtivement pour voir rapidement. Et mon hypothèse fut la bonne. Des fleurs. On pouvait y trouver des roses bleues, des lys rouges et aussi des coquelicots violets. Ah, d'accord. Tout cela n'était qu'une mascarade... en réalité, j'étais tout simplement en train de rêver. Comme une personne normale. Un rêve assez fou, certes, mais un rêve tout de même. Et si je me pinçais, tout allait redevenir comme avant. Je crispai mon pouce et mon index et les portait à mon avant-bras. La douleur fut bien réelle et eut une marque rouge tellement je m'étais flagellée avec force. Non. C'est impossible.
..Un monde aussi parfait ne pouvait exister. Aussi absurde. Me ressemblant autant...
..– Allez, au boulot ! On ne va pas attendre la fin de la journée, non ? m'annonça-t-il.
..– Au boulot... oui, d'accord. Mais avant j'ai deux questions. D'abord, c'est quoi ton nom ? Et puis... c'est quoi ce « boulot » ?
..– Gosh, tu es amnésique ou quoi ? On ne fait que ça depuis maintenant quatre mois et quatre jours et tu ose me demander de telles choses ?
..Je ne pus m'empêcher de remarquer que le quatre était le chiffre de la mort chez les japonais. Cela ne pouvait être un hasard, le fait que je vois tout cela avec tant de circonstances voulait forcément dire quelque chose. Serait-ce aujourd'hui le dernier jour de mon existence de pauvre fille de quinze ans ? Alors qu'il me reste tant de choses à voir, à constater et à apprendre ? Inconcevable.
..– Je m'appelle Emmeric. Maintenant, suis-moi. Ce qui nous unit depuis quatre mois et quatre jours, ce que nous faisons hebdomadairement... nous allons le refaire encore une fois.
..La mine si réjouie d'Emmeric que je pouvais admirer depuis plusieurs minutes s'effaça. Son visage adoptait maintenant un sourire en coin, moqueur et dans ses yeux ruisselait de la malice plus qu'il n'en fallait, lui donnant un côté plus adulte, mais tout de même empreint d'une certaine puérilité, qui contribuait à son charme. N'importe qui n'aurait pu que craquer face à Emmeric. Devant la réelle passion qu'il avait envers cette tâche...
..Je me retournai et le regardais faire. A même pas huit mètres du bord, il s'élança à toute vitesse et sauta dans le vide. Brusquement, mon teint devint livide et ne savait pas ce que je devais faire. Devais-je appeler à l'aide ? Ou partir rapidement pour éviter d'avoir sa mort sur ma conscience ? Je regardai donc en bas et le vit, totalement à l'aise en train de rouler à même sur le métal, à la verticale. Défiant les lois de la gravité, il virevoltait gracieusement, à une vitesse si excitante que je sentis mon adrénaline monter. Prenant mon courage à deux mains, je pris tout de même un peu d'élan pour pouvoir sauter aussi loin que mon acolyte. J'avalai ma salive. Fronçai mes sourcils. Fermai mes poings. Et je filai. Très étonnée, je fus agréablement surprise de voir que j'avais assez de force dans mes jambes pour pouvoir aller à une vitesse équivalente à la sienne. Malgré cela, il m'était tout de même assez ardu de patiner sur l'herbe et je dus donc redoubler d'efforts pour ne pas déraper. Six mètres... je commençai à fléchir mes genoux pour mieux m'élancer. Quatre mètres... mes jambes allaient frénétiquement de gauche à droite, de plus en plus vite. Trois mètres... mon c½ur battait à tout rompre. Un mètre... je me baissai un peu plus pour une meilleure extension. Et là, le miracle fut ; je sautai, les jambes écartées. Je regardai le paysage alentour. Tout semblait passer au ralenti ; tant les bulles qui sortaient de l'usine que les nuages qui défilaient dans le ciel. J'eus l'impression d'avoir un pouvoir divin qui me permettait de ralentir le temps. Je hurlai. De plaisir, cependant. Je tournoyai, emportée par les vagues célestes, invisibles de l'atmosphère. J'inspirai profondément. D'ici, l'air avait la meilleure odeur qui puisse exister. Meilleure que l'odeur d'un gâteau qui sort du four. Meilleure que celle de l'allumette qui se consume. Maintenant, je sais. Je sais que la liberté possède une odeur bien à elle, exaltante, mélange de tulipe, de rosée, de thé glacé et d'air pur. Je pris de la vitesse à mesure que je descendais. Rapidement, je virai de bord pour m'agripper aux blocs d'acier, tel un aimant. Je continuai de patiner, rattrapant rapidement Emmeric qui euphorique se mit à rire à gorge déployée. Comprenant totalement pourquoi il riait, je suivis le mouvement. Vraiment, cela faisait un bien fou.
..La terre ferme était maintenant à quelques centimètres. Je me mis à ralentir pour observer la réaction de mon camarade. Lui, gardait la même vitesse. Tel un félin qui guettait sa proie dans la savane, il se concentra sur le sol. Et à une soixantaine de centimètres du sol, il y appuya sa jambe droite, la fléchit brièvement pour pouvoir la placer plus loin devant et ramener la deuxième jambe pour continuer à exécuter le même mouvement. Alors, je l'imitai. Mais à peine que j'accélérais que je dus immédiatement poser ma jambe et refaire le même mouvement. Toutefois, mon patin gauche étant appuyé à la tôle, je pus acquérir une vitesse conséquente en me propulsant, me permettant de dépasser Emmeric. Outré, celui-ci se dépêcha de me rattraper, m'expliquant en même temps où nous allions aller. Je me contentai d'acquiescer. Tout ce que j'aurais à faire, c'était de le suivre ou aller dans un autre chemin pour ensuite le rejoindre à un croisement. Là, nous nous engageâmes dans une rue faiblement fréquentée. Il n'y avait guère que cinq personnes. En dépit de cela, il sortit de son sac des pétales de lys bleu marine, des orchidées noires aux étamines vertes vives ainsi que des nymphéas, habillés d'un dégradé allant du noir au rouge. Tous ces pétales, il les jeta dans l'air. Leur parfum embauma entièrement l'endroit, ne me faisant aucun effet. Contrairement aux passants qui eux semblaient chamboulés. Une femme, grande et extrêmement mince, entra rapidement dans une boulangerie pour commander une liasse de pâtisseries. Un homme vêtu avec des vêtements et des accessoires classes et sobres, hors de prix, se mit immédiatement à s'assoir dans un coin compter son argent pour rapidement entrer dans les magasins se faire rembourser. Un couple, apparemment assez pudique (col remonté, pas de signe d'affection ni de parole, se tenant timidement la main pour la lâcher ensuite) se débaucha pour s'embrasser à pleine bouche et rebrousser chemin, la femme se trémoussant, l'homme lui tenant la main afin de se dépêcher de rentrer. Étonnée par de telles situations, je fis un signe à mon associé pour lui faire savoir que je prenais un autre chemin. J'atterris dans une rue beaucoup plus fréquentée, mais uniquement par des « Gens Gris ». J'en eus la nausée rien qu'à les voir. Je pris donc une pleine poignée de mes fleurs, les envoyait haut dans le ciel. Elles se dispersèrent rapidement et cette fois, leur fragrance me fit immédiatement sourire, me faisant oublier toutes les questions qui remplissaient ma tête. Je fus plus optimiste, encore plus souriante et extravertie que je ne l'étais. Et là, toutes les personnes qui m'avaient donné un mal de ventre passager furent rapidement euphoriques. Une euphorie presque effrayante tant elle fut rapide à apparaitre. Tous couraient, certains balançaient leurs mallettes de bureau par terre, contenant sans doute des ordinateurs à cause du bruit quand elles martelèrent le sol.
..Je m'arrêtai. Ces fleurs auraient elles le don de redonner le sourire et la joie de vivre à tous ceux qui l'ont perdue ? Sans nul doute ! Et celles d'Emmeric ? Je me remémorais la scène du lancer de fleurs. La fille anorexique était partie dans la boulangerie s'empiffrer. L'homme qui dépensait et exposait son argent à tout va s'était tout à coup mis à le compter frauduleusement pour ensuite rembourser ses achats. Quant au couple qui avait l'air si pudique, leur désir avait rapidement explosé. Je tournai et retournai le problème dans ma tête ; pas très longtemps. Gourmandise + avarice + luxure = sept péchés capitaux. Tel était le pouvoir de ses fleurs ! Que c'est excitant ! Éveiller de telles sensations dans des situations critiques doit être sacrément pratique pour s'en échapper. J'entrai vite dans une nouvelle avenue.
..Dans les virages, mes roulettes roses bonbon grinçaient sur le bitume noir d'encre. J'en profitais pour lancer une pincée de mes fleurs. Une personne semblait dépressive ? Je passe à côté de vous lancer mes délicates fleurs qui sauront vous redonner le sourire ! Ses senteurs délicates fruitées, si légères ne pouvaient en aucun cas vous faire pleurer. Enfin, de joie seulement ! Ou d'émotion ! Allez-y, sentez ! Humez à pleins poumons comme la gaieté sent bon et rebranche les neurones qui vous font ressentir cette sensation ! Sentez vos membres s'engourdir d'une telle joyeuseté ! Mais soyez heureux, putain !
..S'il vous plait, rapprochez-vous de moi en devenant joyeux...
..Emmeric et moi étions assis sur le toit d'une maison, seuls, nos sacoches pratiquement vides. Nous nous racontâmes notre journée et nous moquions des réactions excessives de certaines personnes. Nous étions épuisés. Mais surtout heureux. Heureux d'avoir pu leur procurer des émotions aussi intenses, d'avoir égayé leur journée d'une façon certes peu orthodoxe mais... d'avoir pu être utile dans leur vie. Car telle était notre voie, la vie que nous menions pour l'instant, dans la fleur de notre jeunesse, sans chichis, sans problèmes. Je m'allongeais sur les tuiles du toit, regardais le ciel.
..– Le ciel. Il est rose.
..– C'est beau, hein ? C'est rare qu'il prenne une couleur aussi franche.
..Les coloris si étranges de la voute céleste m'emplirent d'une grande émotion. Ma vie défilait devant mes yeux brillants. Je pus revoir des moments joyeux comme quand je pouvais voir ma demi-s½ur et les premiers mangas que j'ai lus. Des moments plus tristes et douloureux comme quand je pleurais seule dans mon lit d'enfant alors que ma mère partait ou encore quand j'ai eu ma première grave crise d'asthme. Des passages de déception comme les rares fois où je revenais avec des notes en dessous de la moyenne ; ma fierté en prenait un gros coup à l'époque. Tout cela rejaillit en moi, m'allumant au point sensible. C'en fut si fort que des larmes coulèrent silencieusement sur mes joues roses.
..– C'est beau. Tout simplement... bouleversant.
..Je mis ma main au visage pour essuyer mes larmes. En vain. Je vis ma main se décomposer en pétales de cosmos, de couleurs toutes vives, changeantes avec la lumière. Je me mis à hurler. Mais aucun des mots que je voulais prononcer ne sortit.
..« Comme quoi le bien-être et la gaieté ne sont que des sentiments éphémères. »
* * *
..Mes yeux s'ouvrirent subitement, remplis de larmes. C'était déjà le matin. J'avais donc dormi pendant plusieurs heures ici, sur cette même platebande. Tout cela n'avait été qu'un rêve en fin de compte. C'en était l'évidence même et pourtant je m'y refusais d'y croire. Un rêve d'une telle intensité ne pouvait exister. Cela aurait été de la folie, même pour nous les êtres humains, supérieurs à toutes les autres espèces animales. Je m'appuyai sur mon bras droit. Mes yeux s'agrandirent comme des billes, bouche bée. La marque. Quand je m'étais pincée, j'avais laissé une marque. Elle était là, toujours de la même couleur rouge. Mais la chose qui m'avait le plus surpris, c'est la main. Nouée par un ruban, elle était là. La dernière fleur qui était restée dans mon sac. Le coquelicot violet. J'enlevai le tissu de satin et observai longuement la plante. Aucun doute. C'était bien elle. Emmeric me l'avait extraite du sac pour la mettre je ne sais où. Sur le pentalon coloré que je portai, je l'accrochai à une poche pour ne pas la perdre. En tant que souvenir étrange de ce voyage, je ne pouvais que l'exposer à juste titre. Dès lors, une idée me vint. Pour pouvoir garder ces souvenirs aussi vifs qu'ils l'étaient maintenant, il me fallait les préserver en continuant cette quête. Je pris donc du papier et un marqueur qui trainaient dans mon sac. Après avoir terminé mon inscription, je partis rapidement sur les marches de l'Opéra, où j'y verrais sans doute quelques uns de mes amis pendant l'après-midi. Je me mis en plein milieu du trottoir et levai fièrement mon affiche improvisée, souriante, rayonnante.
« Mais soyez heureux, putain ! »
..Les gens qui passaient étaient surpris par une telle revendication. Certains me prirent en photo. Quelques fois, je levai mon regard vers le ciel. Tout le monde le voyait bleu.
..Pour moi, the sky was pink. Again.